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Sous la direction de Mikhaël ELBAZ, Andrée FORTIN
et Guy LAFOREST

(1996)

Les frontières
de l’identité

Modernité et postmodernisme au Québec

Un document produit en version numérique par Mme Marcelle Bergeron, bénévole

Professeure à la retraite de l’École Dominique-Racine de Chicoutimi, Québec

Courriel: mailto:mabergeron@videotron.ca

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Site web: http://classiques.uqac.ca/

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Jean-Marie Tremblay, sociologue

Fondateur et Président-directeur général,

LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.

Un document produit en version numérique par Mme Marcelle Bergeron, bénévole, professeure à la retraite de l’École Dominique-Racine de Chicoutimi, Québec.

Courriel : mailto : marcelle_bergeron@uqac.ca

Sous la direction de Mikhaël ELBAZ, Andrée FORTIN et Guy LAFOREST, Les frontières de l’identité. Modernité et postmodernisme au Québec. Québec : Les Presses de l'Université Laval ; Paris : L'Harmattan, 1996, 374 pp. Collection : Sociétés et mutations.

[Autorisation formelle accordée le 2 décembre 2010, par le directeur général des Presses de l’Université Laval, M. Denis DION, de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Courriel : denis.dion@pul.ulaval.ca

PUL : /

Polices de caractères utilisés :

Pour le texte : Times New Roman, 12 points.

Pour les citations : Times New Roman 10 points.

Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 10 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)

Édition complétée le 5 janvier 2011 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, Québec.

Sous la direction de Mikhaël ELBAZ, Andrée FORTIN

et Guy LAFOREST

Les frontières de l’identité.
Modernité et postmodernisme au Québec.

Québec : Les Presses de l'Université Laval ; Paris : L'Harmattan, 1996, 374 pp. Collection : Sociétés et mutations.

REMERCIEMENTS

Nous sommes infiniment reconnaissants à la direction des Presses de l’Université Laval, notamment à M. Denis DION, directeur général, pour la confiance qu’on nous accorde en nous autorisant la diffusion de ce livre ainsi que de tous les livres de cette magnifique collection dirigée par Fernand DUMONT : HISTOIRE ET SOCIOLOGIE DE LA CULTURE.

Courriel : denis.dion@pul.ulaval.ca

PUL : /

Jean-Marie Tremblay,
Sociologue,
Fondateur, Les Classiques des sciences sociales.
29 novembre 2010.

Les Presses de l'Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du Canada et de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec une aide financière pour l'ensemble de leur programme de publications.

Le colloque « Identité et modernité » a bénéficié de l'aide financière du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Cet ouvrage a été préparé et publié grâce à l'appui du Fonds Georges-Henri-Lévesque et du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche.

Données de catalogage avant publication (Canada)

Vedette principale au titre :

Les frontières de l'identité : modernité et postmodernité au Québec

(Sociétés et mutations)

Textes présentés lors d'un colloque intitulé Identité et modernité, tenu au Musée de la civilisation à Québec du 20 au 22 oct. 1993.

Comprend des réf. bibliogr.

ISBN 2-7637-7467-9 (PUL) ISBN 2-7384-4190-4 (L’Harmattan)

1. Québécois – Identité ethnique – Congrès. 2. Modernité – Québec (Province) – Congrès. 3. Identité collective – Québec (Province) – Congrès. 4. Changement (Sociologie) – Québec (Province) – Congrès. 5. Québec (Province) – Conditions sociales – 1960 – - Congrès. 6. Post-modernisme – Québec (Province) – Congrès. 1. Elbaz, Mikhaël. II. Fortin, Andrée, 1953 - . III. Laforest, Guy, 1955 - IV. Collection.

FC2919.F76 1996 971.4'004114 C96-940249-X

F1053.2.F76 1996

Quatrième de couverture

Cet ouvrage tente de cerner les malaises et les promesses de la modernité au Québec en saisissant dans leur multiplicité les déplacements inaugurés par le télescopage du temps et de l'espace, les transformations de l'économie, de l'État et de la culture.

Depuis plus de cinquante ans, la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval se consacre à l'analyse et à l'interprétation des mutations que traverse la société québécoise. D'abord réunis lors d'un colloque au Musée de la civilisation à Québec, en octobre 1993, les auteurs dont les textes sont rassemblés ici partagent l'ambition d'une réflexion lucide et ouverte sur les grands enjeux d'une société qui fait face à la mondialisation des échanges économiques et aux métissages culturels, au néo-individualisme et à l'appel de la tradition, à la réinvention de la démocratie et à l'indétermination postmoderne de l'identité.

Parler de l'identité et de la modernité au Québec, c'est aussi en parler dans le contexte de la crise politique qui secoue en 1996 la fédération canadienne. Car la question de l'identité est au cœur de cette crise. Dans ce contexte, Les frontières de l'identité est une invitation à la compréhension, au dialogue et à l'étude.

Le Fonds Georges-Henri-Lévesque

de la Faculté

des sciences sociales

de l'Université Laval

est à l'origine

de la collection

« Sociétés et mutations ».

[p. 373-374] 

Table des matières

Avant-propos

Mikhaël ELBAZ, Andrée FORTIN et Guy LAFOREST

Introduction

Mikhaël ELBAZ

Alain TOURAINE

Identité et modernité

Première partie

Andrée FORTIN

Les trajets de la modernité

Kenneth McROBERTS

La thèse tradition-modernité : l'historique québécois

André-J. BÉLANGER

Les leçons de l'expérience québécoise.

« L’accès inusité du Québec à la modernité »

Gilles GAGNÉ

Tradition et modernité au Québec : d'un quiproquo à l'autre

Jacques T. GODBOUT, Johanne CHARBONNEAU et Vincent LEMIEUX

L'étrange modernité de la famille québécoise

Nicole LAURIN

Le projet nationaliste gestionnaire.

De l'hôpital des religieuses au système hospitalier de l'État

Daniel SALÉE

La mondialisation et la construction de l'identité au Québec

Deuxième partie

Guy LAFOREST

La tourmente planétaire

Jane JENSON

La démocratie politique à l'ère de la globalisation

Philip RESNIK

Démocratie et nationalisme

Joseph-Yvon THÉRIAULT

Le démocratisme et le trouble identitaire

Dorval BRUNELLE

La quête de soi dans un Québec postmoderne

Louise FONTAINE et Danièle JUTEAU

Appartenance à la nation et droits de la citoyenneté

Denise HELLY et Nicolas Van SCHENDEL

Variations identitaires sur la nation. Tradition, territoire et langue

Roberto MIGUELEZ

Hegel et le Québec

Troisième partie

Mikhaël ELBAZ

Bifurcations postmodernes et frontières de l'identité

Yvan SIMONIS

Retour aux pratiques : postmodernité, institution et apparences

Ellen CORIN

Dérive des références et bricolages identitaires dans un contexte de postmodernité

Diane Lamoureux

Féminins singuliers et féminins pluriels

Bernard ARCAND

L'ennemi dans la réécriture de l'identité moderne au Québec

Régine ROBIN

L'impossible Québec pluriel : la fascination de « la souche »

Gilles BIBEAU

Une identité en fragments.

Une lecture ethnocritique du roman québécois

Charles TAYLOR

Les sources de l'identité moderne

Notices biographiques

[p. 1]

Avant-propos

MIKHAËL ELBAZ

ANDRÉE FORTIN

GUY LAFOREST

Retour à la table des matières

Un livre, ça commence toujours par une idée. Dans le cas de celui-ci, elle s'est métamorphosée en projet, puis en colloque, et, enfin, en un patient travail de reformulation et de révision.

L’idée fut d'abord celle de Jean-Paul Montminy, alors doyen de la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval. Elle fut reprise par Lise Darveau-Fournier, qui lui succéda en 1993 àla tête de la Faculté. Il s'agissait d'organiser un grand colloque sur une problématique contemporaine, celle de l'identité et de la modernité au Québec, pour compléter le travail plus rétrospectif qui avait été accompli en 1988 à l'occasion du cinquantième anniversaire de la Faculté. L'idée s'est transformée en projet, celui d'un colloque qui s'imposerait non seulement dans la vie universitaire, mais aussi dans toute la sphère publique au Québec. C'est à ce projet qu'ont œuvré, à compter de janvier 1993, les trois organisateurs du colloque, Mikhaël Elbaz, Andrée Fortin et Guy Laforest.

Nous ambitionnions de susciter un événement à la hauteur du colloque de 1952 sur l'industrialisation et l'urbanisation, lequel avait procuré un souffle de lucidité à nos disciplines, mais également, grâce aux relais intellectuels, médiatiques et politiques, à toute la société québécoise. Nous saluons la mémoire du sociologue Jean-Charles Falardeau, qui avait été la cheville ouvrière de cette grande manifestation. Les traditions authentiques sont celles que l'on se réapproprie. Cela reste possible, même dans une société occidentale fragmentée comme la nôtre.

Notre projet de colloque s'est concrétisé les 20-22 octobre 1993, au Musée de la civilisation qui a eu l'amabilité de nous accueillir à Québec. Plus de 300 personnes y assistèrent ou y participèrent à divers titres. Pour inaugurer le colloque et pour le clôturer, nous avons eu la chance de compter sur deux conférenciers exceptionnels, au faîte de leur carrière, Alain Touraine et Charles Taylor. Le sociologue français venait de publier un grand livre, Critique de la modernité,et la parution d'une synthèse sur la démocratie était imminente. Quant à Taylor, il venait de commencer une recherche sur la philosophie du langage après avoir complété des études sur le fédéralisme et le nationalisme au Canada, le malaise de la modernité, le multiculturalisme et la politique de [p. 2] la reconnaissance. Leur présence conjointe à Québec n'était pas fortuite. Alain Touraine fréquente notre société et ses intellectuels depuis plus d'un quart de siècle. Dans les pages introductives de son dernier livre, il fait du thème de la reconnaissance de l'Autre le problème fondamental de la démocratie à notre époque et il note toute l'importance des travaux de Taylor dans ce champ de la réflexion.

Nous creusons davantage en introduction les différents aspects de la thématique générale du colloque de 1993 et de ce livre. Toutefois, nous souhaitons prendre acte immédiatement d'une remarque de Florence Piron dans un compte rendu du colloque préparé pour le bulletin de l'Acsalf :

Dans le contexte intellectuel contemporain que ce soit à la suite des réflexions de Foucault sur les rapports entre pouvoir et savoir, ou dans la lignée de ceux de Giddens sur la réflexivité institutionnelle, il me semble qu'on ne peut pas discourir sur le Québec sans réfléchir à l'appropriation possible de ces discours et de ces revendications et à leurs conséquences sur le « dialogue » identitaire qui prévaut dans la société québécoise.

Nous avons, en effet, de façon incontestable, voulu contribuer au dialogue identitaire qui représente à l'heure actuelle l'un des principaux débats animant la sphère publique québécoise. Nous l'avons fait sans préjuger des décisions que les citoyens du Québec, en tant que communauté de délibération et d'action, pourraient prendre quant à leur avenir collectif. En tant que citoyens, celles et ceux qui ont contribué à ce livre ont, par ailleurs, toute la liberté de participer aux affaires publiques. Nous avons cherché, dans ce livre, à procurer aux lecteurs une pluralité de points de vue et de démarches, sur fond de rigueur et de civilité. Si le résultat peut être également instructif pour mieux circonscrire le climat qui prévaut en fin de vingtième siècle dans la société québécoise, nous ne nous en plaindrons pas. Car cela nous permettrait de nous réclamer de la mémoire de notre prédécesseur, Jean-Charles Falardeau, lequel avait écrit, dans sa propre introduction au livre faisant suite au colloque de la Faculté en 1952, que l'Université Laval avait la responsabilité d'interpréter, d'éclairer et d'orienter la société canadienne-française 1.

Ce livre, ainsi que le colloque qui l'a précédé, n'aurait pas été possible sans les efforts, la compétence et les ressources, d'un bon nombre de gens et d'organismes. Nous voulons remercier la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval, le Musée de la civilisation, le ministère de l'Enseignement supérieur et de la science du gouvernement du Québec ainsi que le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada pour leur appui tant financier que matériel. Nous exprimons notre gratitude envers nos doyens Jean-Paul Montminy et Lise Darveau-Fournier, qui ont vaillamment appuyé les projets de colloque et de livre de leur conception à leur réalisation. Parmi le personnel de la Faculté, nous voulons souligner en particulier les contributions de Monique Brideau et de Micheline Gravel, qui ont respectivement préparé la maquette [p. 3] du programme du colloque et supervisé la logistique de l'événement. Nous ne voudrions pas oublier le travail de Sabine Anctil, qui a révisé les textes, et celui de Florence Piron, qui a traduit en français celui de Kenneth McRoberts.

En faisant le bilan du colloque de 1952, Jean-Charles Falardeau nota que les participants avaient pu discuter de façon sereine, franche et pénétrante. Si nous pouvons en dire autant à propos du colloque de 1993, cela tient dans une large mesure à la compétence et au jugement de nos collègues de la Faculté qui ont accepté de présider les séances. Nous souhaitons donc remercier bien sincèrement Ginette Dussault (relations industrielles), Marguerite Lavallée (psychologie), Bernard Fortin (économique), Gregor Murray (relations industrielles) ainsi que Réjean Tessier (psychologie).

Nous sommes bien placés pour apprécier le travail d'approfondissement et de révision qui a été accompli par les conférenciers entre le colloque et ce livre que nous présentons au public lecteur. Ces améliorations ont été immensément facilitées par le sérieux des gens qui ont accepté de livrer, oralement et par écrit, leurs commentaires des différents textes et exposés. Nous désirons ainsi remercier nos collègues Claude Bariteau (anthropologie, Laval), Bernard Bernier (anthropologie, Université de Montréal), Serge Bouchard, Gilles Breton (science politique, Laval), Gilles Bourque (sociologie, UQAM), Olivier Clain (sociologie, Laval), Marcel Fournier (sociologie, Université de Montréal), Jocelyne Lamoureux (sociologie, UQAM), Jocelyn Létourneau (histoire, Laval) et Pierre Maranda (anthropologie, Laval).

[p. 4 sans texte, p. 5]

Introduction

Mikhaël ELBAZ

Le caractère de notre époque est l'ambiguïté et l'indétermination. Elle ne peut s'appuyer que sur des bases en glissement, sans perdre conscience que tout glisse là où des générations antérieures croyaient voir des assises solides.

H. v. Hofmannsthal (1906),dans Le Rider, 1990 : 32.

And I'm neither left nor right I'm just staying home tonight getting lost in that hopeless little screen.

L. Cohen, « Democracy »

Retour à la table des matières

Le thème de ce colloque évoque l’esprit du temps, un temps fait d'incertitudes devant le devenir-monde de la modernité, la quête de l'authenticité et les tentatives de restauration de l'identité, individuelle ou collective, ici comme ailleurs. L'idée de ce colloque nous fut suggérée alors par le doyen de la Faculté des sciences sociales, monsieur Jean-Paul Montminy, qui souhaitait que nous rebattions les cartes sur le projet moderne au Québec et ses conséquences tant sur l'organisation culturelle et sociale, la structuration d'un espace national et démocratique que sur la construction d'une identité posttraditionnelle.

[p. 6] Les organisateurs avaient la difficile tâche de sérier quelques axes de réflexion, sachant que ceux qu'ils proposaient ne pouvaient être que des fragments d'une discussion en cours. Les interrogations que nous avons soumises aux auteurs – et que je commenterai ici autrement – pouvaient sembler hâtives ou provocatrices, tant il est évident que le cours de la modernité au Québec n'est pas réductible aux trajets discontinus de la modernisation économique, culturelle et politique. Il n'est pas moins nécessaire de noter que les reformulations de la tradition, les réactions anti-modernes et les logiques modernistes ont été coprésentes dans cette histoire tendue entre la mémoire et le présent, le rapport à soi et à d'autres significatifs, entre les efforts constants de redéfinir la communauté imaginée et de l’'arrimer aux espaces économiques de l'Amérique du Nord. Certes, ajoutions-nous, le spectre de la postmodernité 2, hante l'histoire-actualité, provoque un déplacement des références et des ambivalences nourricières. Nous vous invitions à relire et à réinterpréter la modernité au Québec pour mieux nous situer comme communauté de savoir devant ses limites, mais aussi face à la poursuite des idéaux d'émancipation libérés du trop plein de la pensée fondationnelle. On dira également que la modernité et l'identité semblent inséparables dans cette relecture de la genèse de la société québécoise, même si on concédera que ces notions sont surchargées et raturées par les mutations que nous vivons.

On admettra aisément que nous vivons une période confuse, un interrègne dans l'histoire de la modernité dont nous cherchons à interpréter les signes et à saisir les formes. En effet, la fin de la guerre froide, les crises économiques et politiques à l'est de l'Europe, l'essoufflement de l'État-providence dans l'Occident développé, la dissémination mondiale d'artefacts culturels, la réémergence de conflits ethniques, nationaux et religieux, les destructions écologiques et le sous-développement endémique dessinent un état du monde et des lieux qui pourrait être hâtivement perçu comme un chaos qui signe la faillite sinon la fin de la modernité (Vattimo, 1992).

Cette période de turbulences que d'aucuns ont désignée de postmodernité, d'un au-delà de la modernité ou de surmodernité peut être symptômalement lue dans quelques retournements, notamment en Amérique du Nord, et dont certains sont l'objet de nos débats. Retournements, ai-je dit, qui vont de l'individualisme héroïque aux réflexions et aux revendications communautaires, de l'allégeance transcendante à la classe, à la nation ou à la citoyenneté vers des identités polycentriques, de l'assimilationniste au pluralisme ethnique et aux politiques de la reconnaissance, du phallocentrisme aux déconstructions féministes, de l'industrialisme conquérant à la flexibilité de la régulation dans le postfordisme, de la rationalisation instrumentale de la vie au culte de l'invention de soi (Borgman, 1992).

Ces mutations multiorientées se sont traduites par la perte des repères et la déstructuration des grands récits – la Science, le Progrès, le Salut individuel par l'Action – qui ont pu naguère faire sens et fonder l'intégration des acteurs malgré les crises successives de la modernité. Elles dénotent aussi quelque [p. 7] ironie sur la capacité des sociétés de produire une connaissance scientifique d'elles-mêmes et accentuent la délégitimation des intellectuels au profit des experts et de ceux qui ont des opinions (Bauman, 1987, 1992). Les spécialistes des sciences sociales, longtemps analystes de l'ordre et du désordre, de la rationalisation et du désenchantement de notre monde, ont perdu leur aura de lecteurs et d'auteurs ayant des réponses autorisées sur les formes des socialités émergentes. Tel semble parfois être le constat désabusé de maintes critiques alors que nous assistons aussi à des fluctuations de frontières entre disciplines, à la naissance de courants tels que les Cultural Studies ou les études féministes ainsi qu'à des réflexions transdisciplinaires sur les nouvelles articulations entre le capital international, la nation et la démocratie, l'espace urbain et les formes locales de diversité culturelle, les résistances et les exclusions (notamment Featherstone, 1990, Grossberg et al., 1992, Lash, 1991).

Je vais me limiter à évoquer les conséquences de ces procès de transnationalisation du capital, de populations et d'images sur l'urbain, la nation et l'identité. Ce sont autant d'enjeux que je perçois comme une autre manière d'entrer dans les sous-thèmes de ce livre.

Le système urbain d'abord, parce qu'il s'agit d'un espace de lieux et de non-lieux où les icônes de la culture postmoderne ont été érigés dans l'architecture et dans les arts, où les tensions entre gouvernements locaux et l'État central se creusent et où s'expriment de manière plus radicale les clivages entre acteurs, selon leur appartenance de classe, de genre et d'ethnicité. La narration urbaine combine des effets de la logique culturelle du capitalisme, comme l'ont montré chacun à sa manière Fredric Jameson (1991) et David Harvey (1989). Elle demeure un texte ouvert à l'interprétation tant il est vrai qu'on peut discerner dans la ville comment des individus et des communautés bricolent et aménagent la vie quotidienne, forgent des identités et simulent des appartenances, tentent de conjurer les peurs et les terreurs devant l'épidémie, l'insécurité et les exclusions, pratiquent l'innovation culturelle sinon la commémoration d'un temps qu'ils ne vénèrent plus. Les villes éclatées et pluriculturelles, dont Los Angeles est peut-être la figure extrême, sont des champs ouverts et baroques où naissent des mouvements sociaux, mais où l'on peut aussi mieux déchiffrer les déconnexions entre l'espace économique, politique et culturel et le divorce entre le système et les acteurs dont parle Alain Touraine (1992), la montée des solitudes et des surenchères identitaires.

Nous ne devons, toutefois, surestimer la gravité de ce que nous vivons ou de ce qui vient. La peur du futur que condense l'espace-temps urbain rejoue celle d'autres époques, d'autres fins de siècle, comme à Vienne, ou encore, la fin du premier millénaire où, selon Umberto Eco (1987), la culture occidentale était face à la crainte de l'éclatement du corps social à cause de la destruction de l'habitat, du développement de quartiers de minoritaires, de l'irruption des légions du diable venant de l'est de l'Europe et celle des épidémies qui menaçaient de destruction l'humanité.

[p. 8] Autre enjeu de nos discussions, la nation et le nationalisme ont fait couler beaucoup d'encre et de sang, mais ne peuvent être relégués à des vestiges de la modernité avancée. Nous assistons, au contraire, à un double processus. D'une part, les migrations de populations et la formation de diasporas induites par la mondialisation économique et médiatique ont forcé les États-nations à reconnaître que leurs frontières sont poreuses et que leur homogénéité imaginée devient en fait une hétérogénéité pluriculturelle dont les effets sur les mythes fondateurs, les formes de l'État et de la démocratie demeurent indécidables. D'autre part, la taille des États-nations fluctue, des marchés étendus se forment alors que la nationalisation d'espaces régionaux se poursuit (Appadurai, 1990). Ce processus nous interpelle directement, oserai-je dire : quelles sont les conséquences de l'ethnicisation de la culture et de l'espace public sur l'État-nation moderne ? Est-ce que les régionalismes et les néo-nationalismes sont la forme d'existence des particularités de l'avenir ? Quelles articulations peut-on imaginer entre les citoyennetés supranationales et les identités nationales ? Comment repenser le rapport entre nationalité, citoyenneté et civilité ? L'État, substitut monotheiste 3 peut-il rester un lieu vide avec l'affirmation des singularités et les communautés ?

Ces questions en appellent d'autres. Nous sommes ici sur le terrain des croyances et des appartenances, sur le terrain de la religion civile qui peut allier dans une synergie féconde ou dramatique la tradition et la modernité et dont Herder a été le théoricien et l'annonciateur (Berlin, 1992). Je ne peux en dire plus ici. Charles Taylor aborde de manière plus raffinée certaines de ces interrogations dans ce livre en explicitant si bien les principes de la reconnaissance et du nationalisme libéral, les intersections multiculturelles et le bien commun (Taylor, 1994).

Cet ouvrage traite aussi d'identité. Il n'y a pas lieu d'improviser des réponses, mais plutôt de se limiter à dire que l'identité se construit grâce à des identifications et des liens, des distinctions et des ressemblances, un dedans et un dehors, la durée et le changement, un besoin d'authenticité et de reconnaissance. L’identité peut être saisie comme une fiction persuasive et une opération narrative plutôt qu'une condition objective ou primordiale. Elle peut aussi être conçue comme une construction culturelle, réinterprétée sinon réinventée à chaque génération et par chaque individu, comme le soutient l'anthropologue Michael Fischer (1986). Par contre, les politiques de l'identité et de la différence sont inséparables de l'individualisme possessif et personnalisé et de la captation par l'État des demandes de droit dans les sociétés contemporaines. L’intérêt pour les politiques de l'identité peut être éclairé par l'expérience de ces passeurs de frontières que sont les immigrants, sollicités par le lien et l'écart, la mémoire et l'oubli. Les thèmes si chers à Simmel, Park, Stonequist du marginal et de l'étranger retrouvent leur actualité non seulement dans les marges, mais au centre de notre culture où nous sommes appelés à être dans un entre-deux quasi permanent (Clifford, 1992). Toutefois, l'identité et les identi-[p. 9] fications peuvent dériver et accentuer la radicalité d'une altérité et des clôtures qu'elle promeut. La fragilisation des médiations institutionnelles et la recherche éperdue du sens perdu peuvent créer de la désolation, comme le rappelait Hannah Arendt, et entraîner les individus et les collectivités vers des idéologies de réenchantement du monde, fussent-elles intégrales sinon intégristes. Mais on peut tout aussi bien imaginer que l'individu postmoderne est plus libre et plus autonome, assume des choix malgré les risques qu'il encoure comme sujet et expérimente quotidiennement la transaction identitaire. Les options demeurent ouvertes pour réfléchir sur cette série indéfinie d'identités, de différences et de différends.

Au terme de ce bref parcours de quelques enjeux, il y a lieu de se demander quels sont les horizons de la modernité pour le temps qui vient. Faut-il raviver quelque principe espérance autour du projet d'émancipation ou plutôt se résigner au nihilisme joyeux de la dissolution du social ? Comment interpréter le silence énigmatique qui pèse sur le marxisme dont la critique de l'arraisonnement de la planète par le capital est aujourd'hui abandonnée sans ménagements (Derrida, 1993) ?

Ces questions sont traversées par le scepticisme de cette fin de siècle devant la défaite de l'historicisme et du progressisme, le triomphe des lois du marché et des identités. Mais ces doutes qui peuvent se traduire en réactions anti-modernes ou postmodernes ont pour horizon la modernité, insuffisante à l'échelle du monde, ambivalente et incertaine dans les sociétés occidentales. C'est dans ce contexte de réécriture de la modernité où la diversité des points de vue peut être entendue que nous prenons conscience des limites du réalisme conquérant, de l'universalisme abstrait et de l'individualisme héroïque. Que cette conscience de l'inadéquation des récits et des pratiques de la haute modernité puisse être diagnostiquée comme la postmodernité est une option ouverte à la discussion. On reconnaîtra, cependant, que la postmodernité ou la modernité avancée ne signifie pas nécessairement la fin de l'histoire, une désertion du politique ou un repli nostalgique vers le passé. Elle peut évoquer aussi une modernité plus modeste délivrée des religions de salut terrestre, de l'universalisme de la loi surplombante, ouverte à la fois aux expérimentations transculturelles, à la liberté, au dialogue et à la solidarité. L’ascèse qui nous incombe, c'est moins de classifier les identités, d'hypostasier la différence ou encore de méconnaître sa signification que de s'ouvrir à la part de l'autre en soi, d'écouter la quête de dignité et de justice des exclus de la modernité et d'imaginer d'autres célébrations que celles de la raison ultra-managériale qui nous gouverne, comme dirait Pierre Legendre. La modernité est au fond une construction culturelle parmi d'autres dans l'histoire des humains et exige peut-être bien que nous poursuivions le travail critique de déchiffrement symbolique de notre contemporanéité.

[p. 10] RÉFÉRENCES

Appadurai, A. (1990), « Disjuncture and Difference in the Global Cultural Economy » : 295-310, dans M. Featherstone (éd.), Global Culture, Newbury Park : Sage.

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Borgman, A. (1992), Crossing the Postmodern Divide, Chicago : The University of Chicago Press.

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Grossberg, L. et al. (1992), Cultural Studies, New York : Routledge.

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Touraine, A. (1992), Critique de la modernité, Paris : Fayard.

Vattimo, G. (1992), The End of Modernity, Cambridge : Polity Press.

[p. 11]

Identité



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